samedi 9 février 2008
Madrid prive la gauche abertzale de toute expression politique
Le juge Garzon a annoncé la suspension d’EHAK et d’ANV alors que le Tribunal suprême s’apprête à les interdire
Le juge Baltasar Garzon estime que ces deux partis, EHAK (Parti communiste des terres basques) et ANV (Action nationaliste basque) étaient "sur le point" d'intégrer l'organisation indépendantiste basque ETA et a décidé de suspendre leur activité politique pendant trois ans, reconductible deux ans.
Ils ne pourront donc pas présenter de candidats aux élections organisées pendant cette période, a précisé le juge de l'Audience nationale (tribunal d’exception espagnol).
Cette décision était attendue, puisqu’elle avait été annoncée la semaine dernière par la vice-présidente du gouvernement espagnole de José Luis Rodriguez Zapatero, Maria Teresa Fernandez de la Vega. "Nous respectons et partageons cette décision", a-t-elle déclaré hier à l'issue du Conseil des ministres.
EHAK et ANV sont accusés d'avoir pris le relais de Batasuna, comme représentation de la gauche abertzale, lors de deux précédents scrutins. Les sièges de députés de la communauté autonome basque et d'élus municipaux obtenus à l'issue de ces élections ne sont pas affectés par la suspension, pour l’instant. Mais le ministère public a fait la demande pour que les élus soient également sanctionnés, et soient relevés de leurs mandats. EHAK avait obtenu sept sièges de députés au parlement régional basque en 2005, tandis qu'ANV a remporté 437 sièges de conseillers municipaux aux municipales de mai 2007, malgré l’interdiction de la moitié de ses candidats.
Le juge Garzon accuse aussi ces deux partis de fraude dans l'utilisation des subventions et de malversations et a ordonné la fermeture de leurs sièges, de leurs locaux et de leurs sites internet.
La décision de l'Audience nationale représente "un pas supplémentaire des institutions démocratiques vers la fin de la violence" de l'ETA, a affirmé vendredi le porte-parole du Parti socialiste au Congrès des députés, Diego Lopez-Garrido, estimant qu'il s'agissait d'un "jour de joie pour les démocrates".
Cour des droits de l’homme
Le Tribunal suprême espagnol doit parallèlement décider dans les prochains jours, probablement ce week-end, de la mise hors-la-loi, en plus de la suspension, du PCTV et d'ANV, après avoir reçu en audience des représentants des deux partis.
Toute la logique de suspension à l’Audience nationale et d’interdiction au tribunal suprême repose sur le fait que ANV et EHAK sont considérés comme la relève politique de Batasuna, parti interdit depuis 2002 pour leurs concordances avec les objectifs politiques de l’ETA. En revanche, l’interdiction de Batasuna a été contestée auprès de la Cour des droits de l’Homme de Strasbourg, arguant qu’illégaliser un parti politique pour les objectifs politiques défendus, en l’occurrence l’indépendance du Pays Basque, doit être considéré comme portant atteinte aux droits élémentaires des droits de l’Homme. Après trois ans de silence, la Cour des Droits de l’Homme a accepté la plainte de Batasuna et devrait émettre son avis dans les prochains mois. Si le jugement confortait les plaignants en estimant que l’illégalisation du parti n’est pas fondé, toute l’action judiciaire espagnole contre l’indépendantisme basque depuis 2002 serait mise en balance.
En marge de l'interdiction d’EHAK et d’ANV, la justice espagnole a placé en détention provisoire jeudi deux dirigeants de Batasuna encore en liberté, Pernando Barrena et Patxi Urrutia, qui ont rejoint en prison la majorité de la direction du parti interdit.
En octobre dernier, 17 membres de la direction de Batasuna avaient été placés en détention, une autre dirigeante a été incarcérée en décembre. Le porte-parole de Batasuna, Arnaldo Otegi, est également en prison, depuis son arrestation en juin 2007, quelques jours après la rupture du cessez-le-feu de l'ETA, pour un délit "d'apologie du terrorisme", alors qu’il évoquait la mémoire d’un militant indépendantiste tué à Anglet par l’extrême droite espagnole.
Au Pays Basque, en dehors du PP et du PSOE, l’ensemble de la classe politique a condamné cette "nouvelle atteinte à la démocratie".
Fondé en 1930
EAE-ANV-ANB (Action Nationaliste Basque - Eusko Abertzale Ekintza) est un parti fondé en 1930, né d’une scission avec le parti nationaliste basque PNV. Considéré comme le premier parti abertzale de gauche, Action Nationaliste Basque a joui d’une présence politique notable dans ses premières années d’existence, en luttant contre le franquisme. Il a fait partie du premier gouvernement basque mené par Jose Antonio Aguirre et certains de ses militants ont joué un rôle prépondérant pendant la Guerre Civile et durant l’exil. C’est le cas du commandant Kepa Ordoki, qui avait dirigé le bataillon Gernika au cours de la Libération de la France, ou du leader historique Telesforo Monzon.
Inscrit au registre des partis politiques du ministère de l’Intérieur le 14 avril 1977, ANV a participé avec peu de succès aux élections organisées la même année. En 1978, il a intégré la coalition électorale Herri Batasuna avec Euskal Sozialista Biltzarrea (ESB), le Parti Socialiste Révolutionnaire Populaire (HASI) et le Parti Révolutionnaire des Travailleurs abertzale (LAIA). Lors de la refondation de la gauche abertzale, en 2001, l’assemblée générale d’ANV a décidé de ne pas intégrer la structure du nouveau parti politique Batasuna et depuis son activité politique était restée discrète. Jusqu’à l’illégalisation de Batasuna, puisque depuis, ANV était passé sur le devant de la scène. Pourtant, dans ses statuts, ANV condamne l’utilisation de la violence.
En 2003, le Tribunal Suprême espagnol avait même reconnu son droit à percevoir une compensation économique du gouvernement de droite en raison des biens réquisitionnés durant la guerre civile.
le Journal du Pays Basque 08-02-09
Txetx et Morio libérés hier soir après avoir été interrogés par la police judiciaire bayonnaise
Placés mercredi en une garde à vue qui pouvait s’étendre à 96 heures, les militants étaient soutenus tous azimuts
Officiellement, elle n’a fait le déplacement sur Bayonne que pour "superviser l’enquête", sans interroger Jean-Noël "Txetx" Etcheverry ni Jaco Morio, militants abertzale et occitaniste, arrêtés mercredi au lever du jour par la Police judiciaire. La juge antiterroriste Houyvet est depuis 2004 en charge de l’enquête, liée à l’hébergement de deux membres d’ETA, avec la juge Le Vert. Elle est repartie hier vendredi dans la foulée, laissant les policiers bayonnais poursuivre leurs interrogatoires.
"Ce que les juges cherchent, c’est à alimenter un dossier peu fourni, mais pour eux c’est quitte ou double"
Avant la remise en liberté hier tard dans la soirée, des deux hommes, la place de la Liberté, à Bayonne, connaissait le troisième rassemblement de soutien à "Txetx" et "Jaco". 150 personnes dès 18h30, un peu moins que les deux jours précédents, mais toujours avec la même diversité, mondes culturel, associatif et politique confondus, signe de la grande popularité d’un Txetx.
Outre les militants abertzale et de gauche, des figures de droite, comme Jean-René Etchegarray, adjoint MoDem au maire de Bayonne, Jean Grenet. Celui-ci a même pu croiser les manifestants, se dirigeant vers la mairie, un dossier sous le bras, serrant prestement quelques mains connues à la lisière du rassemblement.
Un grand calme, une simple banderole, pas de prise de parole. Les nouvelles circulaient de groupe en groupe, peu fournies, hormis les réponses concédées par le commissariat aux militants et amis s’informant de la situation. "Il a cessé de s’alimenter pour protester : ils lui ont retiré ses lunettes... à Txetx! Sans lunettes il voit rien". Parallèlement, un rassemblement se tenait au Palais de Justice de Pau, à l’appel d’Anaram au Patac, que dirige Jaco Morio. Toute la journée d’hier, les soutiens officiels se sont multipliés. Une pétition circule sur le web, lancée par la fondation Manu Robles Arangiz, en solidarité avec Txetx, son dirigeant en Pays Basque nord, et réclamant "sa mise en liberté immédiate afin qu’il reprenne le cours normal de sa vie personnelle, familiale et militante". Dans un communiqué, Udalbiltza, l’assemblée des élus municipaux abertzale d’Euskal Herria, appelle "tous les élus et citoyens basques en général" à participer aux rassemblements quotidiens, insistant notamment sur le peu d’intérêt qu’a le mouvement abertzale à poursuivre des activités criminelles. Le mouvement "Régions peuples et solidarités", par exemple, s’élève contre une méthode policière "disproportionnée".
Le vice-président du Parlement européen, Gérard Onesta, s’interrogeit depuis Bruxelles, sur "une nouvelle et soudaine crispation jacobine", rejoignant le sentiment de la plupart des personnes mobilisées. La libération des deux hommes a brusquement décrispé une situation qui devenait tendue.
ENTRETIEN | Jean-François "Lof" LEFORT - Militant abertzale
Jean-François Lefort, "Lof", connaît bien le dossier. Ancien porte-parole d’Askatasuna, association de soutien aux prisonniers basques, il a fait un an de prison sans procès en 2005, sur la foi d’un témoignage qui dès 2004 donnait les noms des deux militants arrêtés.Quelle est la nature exacte de ce dossier ?
Les juges et la 14e section antiterroriste ne poursuivent pas des buts judiciaires mais politiques. Depuis septembre dernier, les rafles en Pays Basque se sont multipliées de part et d’autre de la frontière, au sud le juge Garzon et confrères, au nord la juge Le Vert et cons¦urs. Des dizaines de militants ont été incarcérés dans toute la mouvance abertzale, comme à Saint-Jean-Pied-de-Port. En décembre 2004, trois locaux d’Askatasuna ont été perquisitionnés, les archives confisquées, 17 militants incarcérés ou interrogés, avec une très grande violence dans les méthodes policières. ça continue.
Comment expliquez-vous que ces deux dernières arrestations se fassent dans le cadre d’une affaire vieille de presque quatre ans ?
Cette question, seuls les juges peuvent y répondre. Ce qu’ils cherchent, mais ce n’est qu’une hypothèse de ma part, c’est à alimenter un dossier peu fourni. En octobre 2004, le témoignage de Robert Arricau me mettant en cause donnait trois autres noms, parmi lesquels les deux personnes en garde à vue. Ils les ont repris. Je précise que ce témoignage s’est complètement effondré par la suite. J’ai dû attendre quand même onze mois pour voir acceptée une confrontation avec Arricau, qui avait subi une forte pression policière. Mais aujourd’hui, interroger Txetx ou Morio, pour eux, c’est quitte ou double : s’ils ne confirment rien, leur instruction peut perdre encore plus de crédit. C’est peut-être pour ça que la garde à vue dure si longtemps. Ils n’ont rien.
Quelle est votre situation actuelle ?
Je suis sous contrôle judiciaire.
Nous avons fait deux demandes de non-lieu qui ont été refusées ; je suis toujours en attente d’un jugement, pour l’affaire de l’hébergement des deux Œchefs politiques’ d’ETA. Pour le reste, tout est tombé, car il y avait trois autres procédures [mandat d’arrêt européen, comptes d’Askatasuna et sa fonction de porte-parole d’Askatasuna, ndlr]. Dans ce genre d’affaire, il n’est pas rare que les instructions durent 5, 6 ans. En précisant que pendant ce temps, les personnes inquiétées soit sont incarcérées, soit sont placées sous contrôle judiciaire, ce qui implique une surveillance politique, sociale, une grande pression psychologique.
Que comptez-vous faire ?
C’est évident que pour un tel montage policier, il s’agit d’amoindrir les capacités des abertzale à aller de l’avant. On pense qu’ils seront libérés, mais il faut s’attendre à tout, justement pour être prêt à réagir. Se mobiliser, pour la suite aussi, face à ce qui outrepasse tout ce qui est du respect des droits fondamentaux, politiques comme des personnes.
Julien LACOSTE

